Traverser le jardin et enjamber une palissade. Descendre dans les herbes hautes jusqu'au bout du pré. Entrer dans le bois. C'est ici que commence « l'Aval ».
Quelques petits kilomètres dans le travers de la forêt percée de clairières, un chemin inexistant. Alternance de pentes douces et raides. Il y a là un hameau délaissé : cinq maisons éboulées que le lierre dévore consciencieusement. Descendre jusqu'à surprendre la rivière. Un barrage. Encore quelques lacets avant de cesser de marcher. Des pas comme s’il s’agissait d’égrener le temps avec ses pieds. Alors je les ai comptés. Par petit peu. Des pas comme unité de mesure sur une carte. L’eau qui va en aval pour ne plus revenir et le mouvement lent du vent dans les arbres, un apprentissage continu des lieux. Une exploration. Pas à pas.
Quelques petits kilomètres dans le travers de la forêt percée de clairières, un chemin inexistant. Alternance de pentes douces et raides. Il y a là un hameau délaissé : cinq maisons éboulées que le lierre dévore consciencieusement. Descendre jusqu'à surprendre la rivière. Un barrage. Encore quelques lacets avant de cesser de marcher. Des pas comme s’il s’agissait d’égrener le temps avec ses pieds. Alors je les ai comptés. Par petit peu. Des pas comme unité de mesure sur une carte. L’eau qui va en aval pour ne plus revenir et le mouvement lent du vent dans les arbres, un apprentissage continu des lieux. Une exploration. Pas à pas.
Il y a dans la lisière quelque chose qui me fascine et que je ne me lasse pas de photographier. Parce que c’est par là que l’on pénètre, que l’on s’extrait, une mince frontière entre ce qui semble visible et ce qui ne l’est plus. Son champ lexical est beau : broussailles, frondaisons, orée... Une frontière qu’entretient le paysan et dont les animaux se jouent, jour et nuit. On les entendrait ricaner si l’on était attentif. Se faufilant sous ses barbelés sur lesquels demeurent accrochées, à notre nez et à notre barbe, des touffes de poils à l’odeur musquée. Il y a la lisière amoureuse, elle tient autant de secrets que celle des animaux et celle de l’enfant approchant à pas de loup, son cœur tapant à sa poitrine, se glissant voleur dans l’amas informe de buissons fous.
Les oiseaux ne déposent pas leurs traces dans le ciel, pas d’empreinte à suivre pour me guider. Alors, lorsque l’un d’entre eux a la grâce de venir, à l’endroit même, où se trouve le piège photo, une joie enfantine m’empoigne, un sourire me traverse la figure et j’ai envie de taper dans mes mains, tandis que mes pieds lourds s’enfoncent dans le sol et, qu’à la cime des arbres, on s’envole sans souci de mes excitations.
C’est un enlacement, la fusion d’un grand rorqual et d’un calmar géant sur une parcelle où se mêle une forêt à d’étroites pâtures. C’est un châtaignier. Le troupeau passe à proximité, du bois à l’herbe, se perd un peu dans le ruisseau, on pense à des animaux sauvages : des aurochs. C’est un châtaignier à 750 pas de l’arbre aux sorcières, 1396 pas de la maison. Son tronc est parcouru de sillons comme ceux d’un rorqual, avant de se déployer en tentacules vers le ciel comme ceux d’un calmar. Il a des yeux, de très larges yeux. Deux. Lorsque l’on traverse le bois, pour passer d’une pâture à l’autre, il est difficile de ne pas lorgner voir si ses yeux suivent vos pas. On tremble un peu lorsque le vent mouvemente son feuillage. La nuit, il doit se déplier, craquer ses extrémités, mugir contre la terre. Il n’y a pas de repos, la nuit, pour ceux qui l’entourent. Cet arbre-ci rêve aux océans, crève de n’être cétacé que dans son tronc, céphalopode qu’à la ramure et gronde contre la nature qui la fait naitre ainsi qu’un hêtre : ailleurs que sous la mer.
J’ignore qui de nous a commencé à l’appeler ainsi : l’arbre aux sorcières. C’est un vieux châtaignier à 646 pas de la maison. De loin, c’est un arbre mort. À ses côtés, on ajuste sa pensée, ce n’est pas un arbre mais une forêt se déployant à partir de son corps dont le ventre s’ouvre béant. C’est un arbre-antre dans lequel il est aisé de se glisser en entier. C’est un arbre qui vous dévore, son écorce même semble avoir avalé des sorcières qu’il peinerait à présent à digérer ; il y a là des bosses, des lignes, des creux, des nez, des yeux. Les plis du bois ricanent et crient. Il y a peu, l’arbre a rompu et s’est ouvert en deux. Un creux que les étoiles fouillent. Un creux qui se déchire en grand. Se pressent à ses hanches un houx volumineux et un hêtre suffoquant s’agrippant à la lumière. Le lierre s’enroule et s’enrobe à son corps. On pense : c’est un arbre mort. Et puis il y a ces branches-ci qui n’appartiennent à rien si ce n’est à lui. Solides comme des troncs. La souche crevée se réveille à une nouvelle vigueur qu’il est compliqué de ne pas envier. L’arbre aux sorcières est un chat noir à 7 vies.
Parfois je me perds à compter les pas dans ma tête. Mon esprit s’égare et s’échappe pour de bon. Je ne sais plus où j’en suis. Il me faudra alors recommencer. On peut penser que c’est bien idiot de compter dans sa tête lorsque l’on marche dans une forêt. Je ne suis pas loin de l’admettre. Mais ça me plait de tracer ainsi, par étapes, une ligne du haut vers le bas. Mes pas font des contours, je ne suis pas un oiseau. C’est une ligne qui louvoie. À la toute fin je saurai combien, du pas de la maison au ventre de la colline, il y a de pas. Alors, à ce moment-ci, l’Aval sera clos. D’ici là, je compte.
À la confluence d’un ruisseau et d’une rivière, sur une petite butte dominant des eaux stagnantes, une foule d’arbres aux papillons se mêle aux ronces. Le lieu, que l’espèce invasive étouffe, préserve une discrète sente s’enfonçant dans les buissons. Il faut adopter la silhouette pelotonnée d’une laie pour y entrer puis parcourir 61 pas. Là, j’ai noué au bois un piège photographique que de temps en temps je viens relever. C’est un défilé : grands ongulés ployant sous l’enchevêtrement végétal ; une troupe de sangliers ; parfois un blaireau ; un renard serrant entre ses dents un sandre volumineux dont la dépouille dévorée est abandonnée à proximité ; une mésange en conflit avec son propre reflet ; un écureuil sautillant sans cesse ; le corps tacheté, la queue zébrée d’une gracieuse genette ; enfin, la jolie cerise sur ce beau bestiaire, une loutre balançant son petit cul dans la nuit épaisse, après s’être repue d’une écrevisse dont les restes indigestes sont abandonnés sur le limon de la rivière.
C’est une pointe de terre que j’ai photographiée, et ce, à plusieurs reprises sans savoir, pourtant, ce qu’elle dissimulait. Sur le papier on voit des eaux calmes ainsi que la brume piégée dans la vallée. Au fil des années, j’ai compris qu’une photographie est comme un lac, elle possède de nombreuses strates. Il y a ce que l’on voit, ce que l’on sait parfois et puis le reste : ses secrets. Si je remplissais mes poches de pierres et que me prenait le désir d’aller, en marchant, par-delà la surface des eaux, de compter mes pas jusque dans ses profondeurs, alors je rencontrerai plus bas un obstacle : une bâtisse engloutie depuis 75 ans et la mise à l’eau du barrage ; un corps de ferme, rebâti à l’identique, en amont, entouré de pâtures lumineuses tandis que, celui-ci, est pris dans une épaisseur sans soleil de l’aval.
Nous traversions la colline par son ventre, et ce ventre avait une bouche ronde dans laquelle nous nous glissions sans contrainte, pour nous enfoncer dans une galerie que nous appelions « le tube » ; 512 pas pour atteindre de hautes vannes, millions de mètres cubes d’eau grondant dans leurs profondeurs.
Je vis aujourd’hui en amont de la bouche ronde et j’ai grandi en aval. Dans mon esprit, le barrage, dont le tunnel est une des composantes, représente tout autant un obstacle au fil continu de la rivière qu’une frontière séparant le présent du passé - un tiret sur une frise chronologique. Se glisser une nouvelle fois dans la colline est une manière de voyager dans le temps. Ici résonnent encore les cris des enfants, la vibration d’amours adolescentes. Lorsque je regarde des photographies de sa construction réalisée dans l’immédiat après-guerre, il est difficile de réussir à bien me situer tant les paysages ont changé. À cette époque, nulle forêt. Les seuls repères sont les massives structures du barrage, identiques à aujourd’hui. Il y a là, dissimulé dans la végétation, un quatrième ouvrage que je ne connaissais pas et dont j’ai récemment découvert l’existence. En contrebas de la départementale, la construction que 81 pas permettent de parcourir, recouverte partiellement de mousse, est prise, comme enserrée, dans la forêt. Si le béton en pleine nature peut être beau alors cet endroit est beau. Il n’y a pas de sente à proprement parler si ce n’est celles des bêtes, des ongulés nombreux. Trouver ce lieu a été comme ajouter un cube dans un jeu de construction, en consolider les assises. On est ici à 432 pas de la bouche ronde d’une colline, dans le bras d’un ruisseau, au cœur de l’Aval.
Je vis aujourd’hui en amont de la bouche ronde et j’ai grandi en aval. Dans mon esprit, le barrage, dont le tunnel est une des composantes, représente tout autant un obstacle au fil continu de la rivière qu’une frontière séparant le présent du passé - un tiret sur une frise chronologique. Se glisser une nouvelle fois dans la colline est une manière de voyager dans le temps. Ici résonnent encore les cris des enfants, la vibration d’amours adolescentes. Lorsque je regarde des photographies de sa construction réalisée dans l’immédiat après-guerre, il est difficile de réussir à bien me situer tant les paysages ont changé. À cette époque, nulle forêt. Les seuls repères sont les massives structures du barrage, identiques à aujourd’hui. Il y a là, dissimulé dans la végétation, un quatrième ouvrage que je ne connaissais pas et dont j’ai récemment découvert l’existence. En contrebas de la départementale, la construction que 81 pas permettent de parcourir, recouverte partiellement de mousse, est prise, comme enserrée, dans la forêt. Si le béton en pleine nature peut être beau alors cet endroit est beau. Il n’y a pas de sente à proprement parler si ce n’est celles des bêtes, des ongulés nombreux. Trouver ce lieu a été comme ajouter un cube dans un jeu de construction, en consolider les assises. On est ici à 432 pas de la bouche ronde d’une colline, dans le bras d’un ruisseau, au cœur de l’Aval.