J’ai découvert Arthur Rimbaud, à la toute fin des années 90, alors que je vivais à Marseille. Il ne m’a plus quitté longtemps. Lorsque Michael Serfaty et William Guidarini m’ont proposé de participer à la résidence objectif 2.1.7, le poète a aussitôt jailli. J’avais en mémoire cette lettre dictée à sa sœur Isabelle, alors qu’elle le veillait depuis de longues semaines. Lui, qui mourait à petit feu d’un cancer, allongé dans une salle de l’hôpital de la Conception, lui que l’on avait amputé au-dessus du genou droit, lui encore que Verlaine avait appelé « l’homme aux semelles de vent » et qui, à la veille de sa mort, cherchait à prendre un bateau. 
Partir. 
Alors, chaque jour et ce durant une semaine, j’ai marché de l’hôpital à la mer, photographiant ce qui m’entourait. Là où Rimbaud voulait s’en aller.
"J'ai tendu des cordes de clocher à clocher ; des guirlandes de fenêtre à fenêtre ; des chaînes d'or d'étoile à étoile, et je danse."
Je remercie Alexandre Herba du ballet Preljocaj de m’avoir confié l’immense grâce de son corps pour accompagner les derniers pas du poète. Une résidence belle et très riche en compagnie d’Isabelle Chapuis et Patrice Terraz. Un projet porté par Le Pangolin , en résidence au Garage Photographie.

Arthur, mon fils
Je t’envoie en même temps que cette lettre un petit paquet composé d’un pot de pommade pour graisser les varices, et deux bas élastiques qui ont été faits à Paris (...).
Je joins à cette présente lettre l’ordonnance et les prescriptions du docteur. Lis les bien attentivement et fais bien exactement ce qu’il te dit. Il te faut surtout du repos, et du repos non pas assis, mais couché parce que comme il le dit et comme il le voit d’après ta lettre, ton mal est arrivé à un point inquiétant pour l’avenir. Si tes bas sont trop courts tu pourras ouvrir le dessous du pied et faire monter le bas aussi haut que tu voudras.
Isabelle va mieux ; mais pas encore bien. Nous sommes en hiver, il fat très froid, les blés sont complètement perdus, il n’en reste point, aussi désolation générale, ce quon deviendra personne ne le sait.
Au revoir Arthur, et surtout soigne-toi bien et écris-moi aussitôt le reçu de mon envoi.
V. Rimbaud
27 mars1891

Départ du Harar à 6h du matin - Arrivée à Degadallal à 9 1/2 du matin - marécage à Egon - Haut Egon 12h - Egon à Ballaoua Fort, 3h - Descente d’Egon à Ballaoua très pénible pour les porteurs qui chavirent à chaque caillou, et pour moi qui manque de chavirer à chaque minute. La civière est déjà à moitié disloquée, et les gens complètement rendus. J’essaie de monter à mulet, la jambe malade attachée au cou - je suis obligé de descendre au bout de quelques minutes et de me remettre en civière qui était déjà restée un kilomètre en arrière. Nuit passée sous la tente à Balilo. Arrivée à Ballaoua. Il pleut - vent furieux toute la nuit.
Notes de civière
7 avril 1891

Je suis très mal, très mal, je suis réduit à l’état de squelette par cette maladie de ma jambe, qui est devenue à présent énorme, et ressemble à une énorme citrouille. C’est une synovite, une hydarthrose, etc, une maladie de l’articulation et des os.
Cela doit durer très longtemps, si des complications n’obligent pas à couper la jambe. En tout cas, j’en resterai estropié. Mais je doute que j’attende. La vie m’est devenue impossible. Que je suis donc malheureux ! Que je suis donc devenu malheureux !
27 mai 1891 Marseille
D’ailleurs je suis tout à fait immobile et je ne sais pas faire un pas. ma jambe est guérie, c’est à dire qu’elle est cicatrisée, ce qui d’ailleurs s’est fait assez vite, et me donne à penser que cette amputation pouvait être évitée. Pour les médecins je suis guéri, et si je veux on me signe demain ma feuille de sortie de l’hôpital. Mais quoi faire ? Impossible de faire un pas ! Je suis tout le jour à l’air, sur une chaise, mais je ne puis me mouvoir. Je m’exerce sur des béquilles, mais elles sont mauvaises, d’ailleurs je suis long, ma jambe est coupée haut, l’équilibre est très difficile à garder : je fais quelques pas et je m’arrête, crainte de tomber et de m’estropier de nouveau !
Je vais me faire faire une jambe de bois pour commencer, on y fourre le moignon rembourré avec du coton, et on s’avance avec une canne. Avec quelques temps d’exercice de la jambe de bois, on peut, si le moignon s’est bien renforcé, commander une jambe articulée qui serre bien et avec laquelle on peut marcher à peu près. Quand arrivera ce moment ! D’ici là peut-être m’arrivera-t-il un nouveau malheur. Mais cette fois là je saurais vite me débarrasser de cette misérable existence.
Marseille, 10 juillet 1891
Je recommence donc à béquiller. Quel ennui, quelle fatigue, quelle tristesse, en pensant à tous mes anciens voyages et comme j’étais actif, il y a seulement cinq mois ! Où sont les courses à travers monts, les cavalcades, les promenades, les déserts, les rivières et les mers ? Et, à présent, l’existence de cul-de-jatte ! Car je commence à comprendre que les béquilles, jambes de bois et jambes mécaniques sont un tas de blagues, et qu’on n’arrive avec tout cela qu’à se traîner misérablement sans pouvoir jamais rien faire. Et moi qui justement avais décidé de rentrer en France cet été pour me marier ! Adieu mariage, adieu famille, adieu avenir ! Ma vie est passée. Je ne suis plus qu’un tronçon immobile.
J’ai soutenu son corps chancelant. J’ai porté dans mes bras ce corps souffrant et défaillant. J’ai guidé ses sorties, j’ai surveillé chacun de ses pas ; je l’ai conduit et accompagné partout où il a voulu ; je l’ai aidé toujours à rentrer, à monter, à descendre ; j’ai écarté de son unique pied l’embûche et l’obstacle. J’ai préparé son siège, son lit, sa table. Bouchée à bouchée, je lui ai fait prendre quelque nourriture. J’ai mis à ses lèvres les coupes de boisson, afin qu’il se désaltérât. J’ai suivi attentivement la marche des heures, des minutes. À l’instant précis, chacune des potions ordonnées lui a été par moi présentée : combien de fois par jour ! J’ai employé les journées à essayer de le distraire de ses pensées, de ses peines.
J’ai passé les nuits à son chevet : j’aurais voulu l’endormir en faisant de la musique, mais la musique pleurait toujours. Il m’a demandé d’aller, en pleine nuit, cueillir le pavot assoupissant, et j’y suis allée. J’avais peur, seule, loin de lui. Dans les ténèbres, je me suis hâtée ; puis j’ai préparé les breuvages calmants, qu’il a bus… Et les veilles recommençaient, durant jusqu’au matin ; et quand il se mettait à dormir, je restais encore près de lui à le regarder, à l’aimer, à prier, à pleurer. Si je m’en allais, à l’aurore, sans bruit pourtant, il se réveillait aussitôt et sa voix, sa chère voix, me rappelait.
Isabelle Rimbaud
Il voudrait tant vivre et guérir qu’il demande n’impporte quel traitement si pénible qu’il soit pourvu qu’on le guérisse et qu’on lui rende l’usage de ses bras. Il voudrait absolument marcher, lui qui depuis un mois n’a été levé que pour être posé tout nu sur un fauteuil pendant qu’on faisait son lit ! Son grand souci c’est de s’inquiéter comment il gagnera sa vie, si on ne lui rend pas complètement son bras droit, et il pleure en faisant la différence de ce qu’il était voilà un an avec ce qu’il est aujourd’hui, il pleure en pensant à l’avenir où il ne pourra plus travailler, il pleure sur le présent où il souffre cruellement, il me prend dans ses bras, en sanglotant et criant en me suppliant de ne pas l’abandonner. Je ne saurais dire combien il est pitoyable, aussi tout le monde ici l’a en grande pitié ; on est si bon pour nous que nous n’avons même pas le temps de formuler nos désirs : on les prévient.
Isabelle Rimbaud
M. le Directeur
(...) Je suis complètement paralysé donc je désire me trouver de bonne heure à bord.
Dites-moi à quelle heure, je dois être transporté à bord.
9 novembre 1891
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